Immense île couverte à plus de 80 % par une calotte glaciaire, le Groenland fascine autant par son environnement extrême que par son histoire singulière. Longtemps perçu comme une marge du monde habité, il a pourtant été au cœur de circulations humaines, de rivalités impériales et, aujourd’hui, de nouveaux enjeux géopolitiques liés au changement climatique. Son histoire est celle d’un territoire arctique façonné par l’adaptation humaine et par les ambitions venues d’ailleurs.
Les premières populations : l’Arctique comme monde habité
Contrairement à l’image d’un désert glacé inhabitable, le Groenland est peuplé depuis plusieurs millénaires. Les premières traces humaines remontent à environ 2500 av. J.-C., avec l’arrivée de groupes paléo-inuits venus de l’Arctique canadien. Ces populations – cultures de Saqqaq, puis de Dorset – développent des modes de vie fondés sur la chasse aux mammifères marins, la pêche et une parfaite connaissance des cycles naturels.
Vers le XIIIᵉ siècle, les ancêtres directs des Inuits actuels, appartenant à la culture de Thulé, s’installent progressivement sur l’île. Maîtres du kayak, du harpon et du traîneau à chiens, ils s’adaptent remarquablement aux conditions arctiques. Leur société repose sur des structures communautaires, une forte tradition orale et un rapport étroit au milieu naturel, loin de toute idée de domination territoriale au sens occidental.
"Un village inuit" par George Francis Lyon
Les Vikings : une colonisation éphémère
Le Groenland entre dans l’histoire européenne à la fin du Xe siècle avec l’arrivée des Vikings. En 982, le navigateur norrois Érik le Rouge, banni d’Islande, explore la côte sud-ouest de l’île. Il lui donne le nom de Grønland (« pays vert »), probablement pour attirer des colons.
Des communautés scandinaves s’installent alors, fondant deux principaux établissements : le colonies de l’Est et de l’Ouest. Ces sociétés agricoles et chrétiennes vivent de l’élevage, du commerce de l’ivoire de morse et des liens avec la Norvège et l’Islande. Le Groenland devient officiellement une possession norvégienne au XIIIᵉ siècle.
Pourtant, cette présence européenne disparaît mystérieusement vers le XVe siècle. Plusieurs facteurs sont avancés : refroidissement climatique lié au Petit Âge glaciaire, isolement croissant, rigidité sociale, dégradation des sols, et incapacité à s’adapter aux modes de vie inuit. Contrairement aux Inuits, les Vikings n’ont pas su transformer leur rapport à l’environnement arctique.
Monument de l'épée à Qooqqut, Groenland
(source : Brandon M. Bender - CC BY-NC-SA 4.0)
De la marge coloniale à la domination danoise
Après la disparition des colonies vikings, le Groenland retombe dans une relative invisibilité européenne pendant près de trois siècles. Il est redécouvert au XVIIIᵉ siècle par les missionnaires et commerçants danois. En 1721, le pasteur Hans Egede fonde une mission chrétienne, marquant le début de la colonisation danoise effective.
Le Danemark établit progressivement un monopole commercial et administratif sur l’île. Les Inuits sont convertis au christianisme, intégrés à une économie coloniale fondée sur la chasse et la pêche, mais restent largement exclus du pouvoir politique. Le Groenland devient officiellement une colonie danoise au XIXᵉ siècle.
Cette période est ambivalente : si elle apporte des infrastructures, une écriture de la langue groenlandaise et des services de santé, elle entraîne aussi dépendance économique, érosion culturelle et marginalisation des savoirs traditionnels.
Le XXᵉ siècle : entre guerre froide et émancipation politique
La Seconde Guerre mondiale marque un tournant majeur. Occupé indirectement par les États-Unis pour éviter une prise allemande, le Groenland devient un enjeu stratégique dans l’Atlantique Nord. Les Américains y construisent des bases militaires, notamment Thulé, qui joueront un rôle clé pendant la guerre froide.
En 1953, le Groenland cesse d’être une colonie et devient une province du royaume du Danemark. Mais cette intégration accélérée s’accompagne de politiques de modernisation brutales, souvent décidées sans consultation des populations locales.
À partir des années 1970, un fort mouvement identitaire émerge. En 1979, le Groenland obtient une autonomie interne, renforcée en 2009 par un statut d’autonomie élargie (Self-Government). Les Groenlandais prennent alors le contrôle de la plupart des politiques intérieures, tandis que le Danemark conserve la défense et la diplomatie.
"Operation Blue Jay" en 1951
( LIFE Photo Collection - (CC BY NC SA 4.0)
Le Groenland aujourd’hui : un territoire au cœur des enjeux mondiaux
Aujourd’hui, le Groenland compte environ 56 000 habitants, majoritairement inuits. La langue groenlandaise est officielle, et la culture inuit connaît une revitalisation importante.
Mais l’île est aussi au centre de nouveaux enjeux globaux. Le réchauffement climatique transforme rapidement le territoire : fonte des glaces, ouverture de nouvelles routes maritimes, accès facilité à des ressources minières stratégiques (terres rares, uranium). Ces évolutions attisent les convoitises internationales, notamment de la part des États-Unis, de la Chine et de l’Union européenne.
La question de l’indépendance totale est régulièrement débattue. Si elle est souhaitée par une partie de la population, elle se heurte à une forte dépendance économique vis-à-vis du Danemark. L’histoire du Groenland reste ainsi ouverte, tiraillée entre héritage colonial, aspirations nationales et pressions géopolitiques.
L’histoire du Groenland n’est pas celle d’un espace vide ou passif, mais celle d’un territoire habité, traversé et disputé. Des chasseurs paléo-inuits aux débats contemporains sur l’indépendance, elle révèle les tensions entre adaptation locale et ambitions extérieures. Dans un monde marqué par le changement climatique, le Groenland apparaît plus que jamais comme un laboratoire historique et politique de l’avenir arctique.
Ville de Ilulissat (photo : Ekrem Canli - CC BY NC SA 4.0)
Le Groenland appartient aux Groenlandais.
Múte Bourup
Premier ministre du Groenland 2021 – 2025)
Dossier spécial
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Groenland, l'île continent
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Un livre d'actualité...
Tasiilak(2000 habitants)
sur la côte Est du Groenland