par Michel Levine
Dans l’Italie occupée par les nazis, à l’automne 1943, un petit hôpital romain devint le théâtre d’une résistance aussi discrète qu’ingénieuse. Pour sauver des Juifs traqués après la rafle du ghetto de Rome, des médecins inventèrent une maladie fictive — le « syndrome K ». Grâce à ce stratagème audacieux, des dizaines de fugitifs échappèrent aux déportations. Cette histoire méconnue révèle comment, au cœur de la terreur nazie, quelques hommes choisirent le courage et l’humanité.
Le docteur Giovanni Borromeo
et ses "patients" de I'hôpital Fatebenefratelli de Rome
En guerre
Le 10 juillet 1943, les Alliés débarquent en Sicile. Face à la reddition des forces italiennes, des troupes allemandes occupent le nord et le centre du pays. Le 10 septembre, elles s’emparent de Rome, malgré les efforts de la résistance locale.
La rafle
A l’aube du 16 octobre, qu’on appellera plus tard le « samedi noir » (sabato nero) les soldats allemands encerclent plusieurs quartiers de Rome comprenant l’ancien ghetto, où une grande partie de la communauté juive vit confinée depuis le début de l’occupation (1) Plus de mille personnes sont arrêtées, dont 200 enfants. Trois jours plus tard, ils sont convoyés vers Auschwitz-Birkenau. Seize d’entre eux survivront, mais aucun enfant.
Bien que cette rafle se soit produite « sous les fenêtres du Vatican », le pape Pie XII qui a pourtant condamné en 1937 le racisme hitlérien dans l'encyclique Mit brennender Sorge (« Avec une brûlante inquiétude »), demeure silencieux.
Cependant quelques Juifs parviennent à se soustraie à ce piège mortel, souvent grâce à l’aide de citoyens romains
D’autres empruntent le ponte Fabricio enjambant le Tibre pour parvenir à la petite île de Tibérine (Isola Tiberina.) Là, au cœur d’une luxuriante végétation, comme isolé des tourments du monde, se dresse un vieil hôpital datant du XV° siècle, tenu par l’ordre hospitalier espagnol Fatebenefratelli (« faites le bien, frères »(2). Les fugitifs s’y réfugient, espérant qu’ils pourront bénéficier d’un secours.
L’hôpital
Giovanni Borromeo, le directeur de l’établissement est un fervent catholique, antifasciste de longue date .Depuis 1943, il dirige cet hôpital religieux qui présente à ses yeux un grand avantage : tenu par un ordre d’origine espagnole, il est considéré de ce fait comme une zone d’extraterritorialité échappant aux contrôles des chemises noires de Mussolini. Dès sa prise de fonction, Borromeo s’est allié à deux médecins, Adriano Ossicini, qui avait déjà échappé à plusieurs reprises à la prison pour activités antifascistes. et Vittorio Sacerdoti, exclu comme Juif de l’hôpital d’Ancône ou il pratiquait. Depuis le début de l’occupation nazie, ces trois hommes offrent une assistance médicale et parfois une cachette à des juifs de la ville ou à des blessés des groupes de partisans cachés dans les forêts avoisinantes
Le docteur Adriano Ossicini, vers 1940 à l’hôpital Fatebenefratelli de Rome
Dès l’arrivée des fuyards, Borromeo sait que les nazis qui les poursuivent ne vont pas tarder à se manifester. Il doit les soustraire au plus vite à ce danger.
Une semaine plus tard, en effet, une patrouille allemande se présente à l’entrée de l’hôpital, exigeant d’inspecter les lieux. Borromeo se propose naturellement de les guider. Après quelques vérifications d’identité qui ne révèlent aucun suspect, le groupe parvient devant deux portes fermées, marquée hommes pour la première, femmes et enfants pour la seconde. Une autre inscription est très visible : Morbo di K. (maladie K.) Borromeo explique aux Allemands que ce terme désigne une atteinte neurologique mortelle, très contagieuse dont il énumère les symptômes, qui vont de la simple toux à l’asphyxie. De l’autre côté de la porte, dans leurs lits, les fuyards du ghetto s’appliquent selon les consignes à tousser le plus fort possible pour justifier leur atteinte par ce mal…qui est dans la réalité une pure invention de l’équipe de médecins (3). Les Allemands hésitent, et finalement se retirent.
Le subterfuge a réussi.
Après le départ des visiteur, Borromeo et ses asssistants parviendront à faire quitter les lieux à leurs malades imaginaires. Mais bien vite, d’autres fugitifs leur succèderont, dont les dossiers porteront l’indication à l’encre rouge Morbo di K. Autant de personnes en danger dont l’hôpital assurera la vie sauve puis l’acheminement vers des lieux plus sûrs.
Le 4 juin 1944, les troupes américaines entrent dans Rome.
Le docteur Borromeo, après avoir occupé le poste de conseiller à la santé de la municipalité romaine, mourra dans les murs de son hôpital le 24 aout 1961. Il sera reconnu en 2004 "Juste parmi les nations".
De nos jours, à l’entrée de l’hôpital Fatebenefratelli est scellée une plaque commémorative. On peut y lire ces quelques mots : « Ce lieu a été une lumière dans les ténèbres de l’holocauste. Notre devoir moral est de nous souvenir de ces héros afin que les générations futures puissent les connaître et en prendre la mesure »
(1) Ce ghetto, imposé par la papauté en 1555, a existé jusqu’en 1870 , date du rattachement de Rome au royaume d’Italie. Il sera le dernier a exister dans l’Europe occidentale avant qu’ils ne soient rétablis par l’Allemagne nazie en 1933.
(2)De nos jours, l'Ordre, qui porte aussi le nom de Saint Jean de Dieu (Orden Hospitalaria de San Juan de Dios.) est présent dans plus de 50 pays et administre environ 300 établissements de santé.
(3)Nul ne sait exactement comment et par qui est venue l’idée de baptiser ce pseudo-syndrome du nom de K. Il est possible que ce soit en référence ironique à Kappler, le chef de la gestapo de Rome ou encore au général Kesselring, On peut aussi avancer le nom du célèbre médecin allemand Robert Koch, découvreur du bacile responsable de la tuberculose, affection qui provoque des quintes de toux et se transmet par voie aérienne.
Michel Levine
Michel Levine est historien des Droits de l’Homme. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage consacré aux grandes affaires de la Ligue des Droits de l’Homme (Affaires non classées. Archives inédites de la Ligue des Droits de l’Homme, Paris, Fayard, 1973). Il a aussi publié une enquête historique sur la répression des manifestations algériennes à Paris en octobre 1961 (Les ratonnades d’octobre. Un meurtre collectif à Paris en 1961, Paris, Ramsay, 1985; réédition Jean-Claude Gawsewitch Éditeur. 2001.
Sources
- Jennings(Christian) Syndrome K : How Italy resisted the final solution. The history press. 2022
- Kertzer(David.I) Le pape et Mussolini.Editions les Arènes. Paris 2016
- Poliakov(Léon) Bréviaire de la haine. Calmann-Levy 1951
- Buscemi(Francesco) “K syndrome, the disease that saved,” History Today, 69; no.3, 2019.
- Chartier(Sixtine) Pie XII face à la Shoah. La Vie. 15/07/2022Fisher (Howard) Syndrome K and the Fatebenefratelli Hospital. Hektoe International. Uppsala, Sweden 2021
- Pima(Lauren) . “Le syndrome K, la maladie imaginaire qui a sauvé des juifs en 1943, cultea.fr, 2021.
- Piot(Jean-Christophe) . “Morbo di K,” Histomède, esanum.fr, 2020.
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