À intervalles réguliers, l’histoire bégaie. Non pas parce qu’elle se répète à l’identique, mais parce que les sociétés en crise puisent dans le passé des images rassurantes. Parmi elles, l’empire tient une place à part. Il promet la puissance, l’ordre, la continuité historique. En ce début de XXIᵉ siècle troublé, le mot — ou ce qu’il suggère — est de retour. Et avec lui, une illusion tenace.
Rome, en son temps, ne s’est jamais pensée comme un empire conquérant en sursis. Elle se voyait comme un ordre naturel étendu au monde, une paix imposée pour le bien de tous. Pourtant, plus elle s’agrandissait, plus elle s’épuisait à défendre ses marges, à administrer sa complexité, à contenir ses fractures internes. L’Empire romain ne s’est pas effondré par manque de grandeur, mais par excès de dispersion.
L’histoire ottomane offre un miroir similaire. Longtemps perçu comme un corps politique souple et pluriel, l’Empire s’est figé au XIXᵉ siècle dans une nostalgie de sa propre puissance. À force de vouloir restaurer une grandeur passée, il a manqué les transformations du monde moderne. Le rêve impérial s’est alors mué en paralysie stratégique.
Les empires coloniaux européens, enfin, ont poussé l’illusion jusqu’à l’absurde. À la veille de leur effondrement, ils continuaient à se penser indispensables, porteurs d’un ordre universel. Leur chute fut d’autant plus brutale qu’ils n’avaient jamais envisagé leur propre fin. L’empire, par définition, ne se conçoit pas comme transitoire.
C’est là le danger du présent. Car derrière les discours de restauration, de zones d’influence ou de “destin historique”, se cache toujours la même confusion : celle qui assimile la puissance territoriale à la solidité politique. Or l’histoire montre l’inverse. Les empires s’effritent rarement sous les coups de l’ennemi extérieur ; ils se fissurent de l’intérieur, minés par le coût humain, économique et moral de leur propre démesure.
Le retour du vocabulaire impérial n’est pas un signe de force. Il est souvent l’aveu d’une inquiétude profonde face à un monde perçu comme instable, fragmenté, incontrôlable. Lorsque l’avenir devient incertain, le passé sert de refuge — quitte à être mythifié.
L’histoire n’enseigne pas que les empires sont impossibles. Elle enseigne qu’ils sont toujours provisoires, toujours fragiles, et presque toujours aveugles à leur propre déclin. Les invoquer aujourd’hui, ce n’est pas renouer avec la grandeur. C’est rejouer, avec d’autres moyens, une tragédie bien connue.
Aurélius