L'Odyssée de "Daddy" Ochberg : Un destin pour les enfants de l'exil

par Michel Levine


En 1921, alors que l'Europe de l'Est est ravagée par les guerres civiles et les pogroms, Isaac Ochberg, un homme d'affaires juif installé en Afrique du Sud, entreprend un périple héroïque vers sa terre natale. Son objectif : arracher deux cents orphelins à la misère et à la violence pour leur offrir un avenir sous le soleil du Cap. Récit d'une expédition humanitaire visionnaire qui, quelques décennies avant la Shoah, a permis de sauver des lignées entières de l'oubli.

Isaac Ochberg, en mars 1921
(source : aish.com)

L’invitation au voyage

Qu’est-ce qui pousse en 1920 Isaac Ochberg, respectable et prospère homme d’affaires sud-africain, à entreprendre une expédition pour le moins aventureuse à des milliers de kilomètres au nord, dans l’Europe plongée dans les soubresauts sanglants des guerres civiles ? Sans doute, pour lui, les choses sont-elles simples : né Juif en Ukraine, il a eu la chance de fuir l’enfer qui lui était destiné pour aller vivre sous d’autres cieux. Cette chance, il veut la proposer à son tour aux plus vulnérables des enfants : les orphelins.  

   Isaac Ochberg voit le jour en 1878 en Russie, au sein d’une famille juive d’origine allemande forte de six enfants, dans la petite commune d’Ouman (de nos jours ukrainienne) située dans ce qu’on désigne alors sous le nom de « zone de peuplement »[1]. Créé par l’impératrice Catherine II en 1791, c’est un vaste espace qui s’étend de la Baltique à la mer noire, incluant l’Ukraine, la Lituanie, la Lettonie, la Moldavie, la Biélorussie, la Crimée et une partie de la Pologne. La situation des cinq millions de Juifs qui y vivent n’est guère enviable. Exclus de la fonction publique et de l’enseignement supérieur, ils se sont regroupés dans les quartiers de certaines villes ou dans de petits bourgs qu’on appelle des shtetls. La possession de terre leur étant interdite, ils y subsistent en pratiquant de petits métiers, commerce, artisanat, gestion de taverne mais aussi prêt sur gage, cette dernière activité suscitant le ressentiment du petit peuple orthodoxe qui n’est sorti du servage qu’en 1861.  

   Le jeune Isaac a trois ans quand l’assassinat du tsar Alexandre II déclenche une suite de pogroms qui entrainent un exode massif. Environ deux millions de Juifs émigrent entre 1881 et 1914, majoritairement vers les États-Unis. Mais c’est en Afrique du sud, cette contrée dont on dit qu’elle offre elle aussi un nouvel Eldorado, que son père Aaron décide de s’expatrier.

    Celui-ci débarque en 1893 dans un pays paisible, bien que secoué sporadiquement par des guerres opposant les Boers descendants des colons néerlandais aux Britanniques. L’Afrique du sud est alors ouverte à une immigration importante depuis la découverte d’or et de diamants dans le Transvaal et accueillante envers les Juifs dont une petite communauté Installée au Cap depuis 1841, vit surtout du commerce et de l’artisanat en conservant sa spécificité. Plus intéressé par l'étude du Talmud que par la réussite financière, Aaron parvient cependant, après deux ans, à réunir le pécule suffisant pour faire venir Isaac, son fils aîné âgé de seize ans, qui risque à tout moment d’être incorporé dans l’armée pour une durée de six longues années pendant lesquelles il sera en tant que juif exposé aux pires brimades. Dès son arrivée dans sa nouvelle patrie, le jeune Isaac donne la mesure de son talent. Inventif et débrouillard, il ne tarde pas à délaisser l’apprentissage de l’horlogerie auquel le destinait son père pour se lancer dans les affaires – toutes sortes d’affaires au gré de son inspiration capricieuse, allant de la récupération de ferraille au renflouement de navires en passant par la vente de café, la recherche d’or au Transvaal ou la création du premier cinéma du Cap. Pendant cette période, il fait un voyage en Russie pour se rendre au chevet de sa mère souffrante et en profite pour se faire exempter du service militaire pour vue défectueuse. Il fait aussi la connaissance de Pauline, une amie de ses sœurs qu’il épouse avant de revenir au Cap avec la famille au grand complet.

   A quarante ans, fortune bien établie, père de cinq enfants, honorable citoyen britannique, il participe à la gestion d’organisations d’aide à l’enfance et aux orphelins en particulier. C’est sans doute cette dernière fonction qui le conduit à prendre conscience avec acuité de la situation dramatique des orphelins juifs vivant à l’est de l’Europe. Un rapport de la grande organisation caritative juive américaine le Joint (American Jewish Joint distribution Committee) datant de 1919 témoigne : « En Pologne, la souffrance est intense. Il y a des institutions pour enfants privées d’une bouchée de pain, des hôpitaux inutilisés en raison du manque de médecins, d’infirmières et de médicaments, bien qu’on connaisse un nombre énorme de maladies. »  

     Au cours d’une réunion extraordinaire du South African Relief Fund , une organisation juive d’aide aux victimes de guerre, Isaac Ochberg propose que l’orphelinat juif du Cap qu’il dirige depuis plusieurs années, organise une mission afin de « récupérer » des orphelins juifs en danger en Pologne, qu’on fera ensuite venir dans le pays. On délivrera des visas d’entrée aux orphelins, mais selon des critères très précis : ils ne seront pas plus de deux cents, ne dépassant pas l’âge de 16 ans, devront être en bonne santé physique et morale, avoir perdu leurs deux parents, enfin frères et sœurs ne pourront être séparés pour éviter les problèmes affectifs. Tous, enfin, devront exprimer leur volonté de participer à ce voyage.  Quant au financement, il est décidé que la communauté juive le prendra à sa charge.

    Le 18 mars 1921, au Cap, Isaac Ochberg embrasse sa famille, salue les   enfants de l’orphelinat et au milieu d’un grand rassemblement venu l’encourager et lui souhaiter bon voyage, embarque sur le paquebot qui va le conduire à Londres. Durée prévue de l’expédition : sept mois.

Des feux mal éteints

A son arrivée dans la capitale britannique, Isaac apprend que   Russie et Pologne viennent de signer à Riga un traité qui accorde à cette dernière de nombreux territoires les Kresy Wschodnie (« terres frontalières orientales ») qui comprennent des parties de la Biélorussie, de la Lituanie et de Ukraine. Cela signifie que toutes les villes constituant les étapes du périple prévu sont à présent sous administration polonaise et que le sauf-conduit soviétique difficilement obtenu est à présent sans valeur. Il parvient à en obtenir un autre grâce à l’aide du grand explorateur Fridtjof Nansen,de passage à Londres. Président du haut-commissariat aux réfugiés de la S.D.N , celui-ci vient de créer  le « passeport Nansen » un document, qui dès 1922 protégera des centaines de milliers de personnes déplacées » en errance, chassées par les conflits et les redécoupages incessants des frontières. Lors de sa rencontre avec le grand homme, Isaac lui expose son projet. Nansen se montre enthousiaste. Il obtient de la Pologne qu’elle établisse un sauf-conduit  autorisant Isaac à se déplacer à travers le pays et  l’engagement des autorités polonaises qu’elles  établiront pour les orphelinsdes pièces d’identité particulière : des  « passeports Nansen collectifs »

   Le 18 mai 1921, Isaac entame son périple. A Paris,  le Dr. Boris Borgen, responsable du Joint, lui fournit des autorisations destinées aux responsables des orphelinats relevant de son organisation afin qu’ils confient à Isaac les pensionnaires qu’il aura choisis. Étape suivante, Varsovie. Dans la « métropole juive » (Di Yidishe metropolye), Isaac met au point son périple.  

Les enfants du malheur

C’est à Brest-Litovsk qu’il fait la connaissance des enfants pour la première fois. Ils accueillent avec chaleur cet étranger mystérieux venu d’Afrique qui va choisir parmi eux ceux qu’il amènera dans son lointain pays Les imaginations galopent, on discute, on imagine….  Pourtant, l’«homme d’Afrique » qu’ils découvrent n’a pas l’apparence d’un coureur d’aventures. C’est un monsieur à la peau blanche, calme, vêtu comme tout le monde. Il a les cheveux roux, le nez coiffé de bésicles, et s’exprime en yiddish et en russe. Il parle doucement pour leur expliquer comment il choisira certains d’entre mais en leur laissant la liberté de refuser ou d’accepter de le suivre. Rapidement, les petits orphelins lui accordent leur confiance et le surnomment Daddy Ochberg  (Papa Ocheberg) un petit nom amical qu’ils utiliseront tout au long de leur vie et sera adopté par leurs descendants.      Le 1er août 1921, enfants et accompagnateurs prennent le train à Varsovie pour Gdansk (Dantzig).  Arrivés au port, un petit cargo britannique les attend, le Baltara, direction l’Angleterre.    Le 24 août, les orphelins sont installés dans les locaux du Shelter for Jewish Poor (refuge pour juifs nécessiteux) situé dans l'East End. Le 2 septembre, enfants et accompagnateurs prennent le train pour Southampton où les attend le paquebot Edinburgh Castle.

Direction le Cap.

Les enfants de Daddy Ochberg  avant leur départ vers l'Afrique du sud
(source : aish.com)

La traversée

Deux cents enfants sur un bateau…

Beaucoup ont peur de cette masse sombre et vibrante, puis très vite s’habituent. Le jour, on joue sur le pont. La nuit, on rit et on pleure aussi, on se bat à coups de polochons Les passagers, quelquefois bousculés, se montrent pour la plupart attendris et touchés par l’histoire que les enfants ont vécue et ils applaudissent au le God save the King qu’ils entonnent quelquefois, avec un accent bien particulier.

Terre promise

Après 17 jours de traversée, en début de matinée, les enfants groupés sur le pont, voient à l’horizon clignoter des lumières sur une terre grise plantée de montagnes brumeuses et sombres. Bientôt ils distinguent plus précisément des gens venus les accueillir portant des fleurs et brandissant des banderoles de bienvenue en yiddish. Ces gens sont blancs de peau, d’autres noirs, c’est vraiment l’Afrique    

Que vont devenir les petits êtres ainsi projetés dans ce nouveau monde ? Recueillis et élevés dans les deux orphelinats Arcadia et Oranjia, la plupart, seront adoptés par des familles où ils vivront leur enfance entourés d’attention et d’amour. Puis ils partiront à la conquête du vaste monde pour y connaitre les destins les plus divers. Presque tous auront des enfants, souvent nombreux [2].

Depuis des années, leurs descendants, qui se chiffrent à présent à plusieurs milliers, se réunissent rituellement pour célébrer avec émotion l’anniversaire de leur arrivée et le souvenir de Daddy Ochberg, l’»homme d’Afrique » qui est venu les chercher avant que la  Shoah n’extermine  la plupart des autres enfants juifs restés en Europe.


1] En russe : tcherta ossedlosti , en anglais Pale of Settlement, Pale étant la traduction  du vieux terme russe  Cheta désignant une enceinte.

[2] Certains s’engagerons dans la lutte contre l’apartheid qui quelque part les concerne car ils en comprennent profondément le sens, en tant qu’étrangers, juifs, et «  séparés » eux aussi…

Michel Levine

Michel Levine est historien des Droits de l’Homme. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage consacré aux grandes affaires de la Ligue des Droits de l’Homme (Affaires non classées. Archives inédites de la Ligue des Droits de l’Homme, Paris, Fayard, 1973). Il a aussi publié une enquête historique sur la répression des manifestations algériennes à Paris en octobre 1961 (Les ratonnades d’octobre. Un meurtre collectif à Paris en 1961, Paris, Ramsay, 1985; réédition Jean-Claude Gawsewitch Éditeur. 2001.

Levine

Sources

  • Bibliographie Epstein(Bertha. I.) This was a man. 1974 Ed.Detail Cape Town 1974/Reprinted 201 (Bertha I.Epstein est la fille d’Isaac Ochberg)
  • Gutman, Israel. Les Juifs de Pologne. Paris : Éditions du Cerf, 1989.
  • Heilman, Uriel. L'enfance dans le monde juif avant la Shoah. Bruxelles : Complexe
  • Heller(Celia) Celia S. On the Edge of Destruction: Jews of Poland Between the Two World Wars. Wayne State University Press, 1994.
  • Korzec(Pawel) , Les Juifs en Pologne. La question juive pendant l'entre-deux-guerres, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1980. (Conserver)
  • Polonsky(Antoni) Politics in Independent Poland 1921-1939: The Crisis of Constitutional Government. Oxford University Press, 1972. The Jews in Poland and Russia, volume III, Littman Library of Jewish Civilization, 2012
  • Sabdak-Lewin(Gloria) My father’s house. Hadar, Rodebosch 1997
  • Sandler(David Solly) The Ochberg Orphans and the Horrors From Whence They Came (Publié en 2011) Ed . Wanneroo, W.A., Volumes 1 et 2. 2011 et 2017
  • SINGER, Isaac Bashevis. Au tribunal de mon père (récits sur la vie juive en Pologne). Stock, 1988.
  • Wulf (Linda Press) The night of the burning. London. Bloombury 2007.
  • Aisenberg(Lydia) « Ochberg orphans on the Menashe Hills Esra magazine.June 2016
  • Boiskin(Jonathan) « The Ochberg orphans, an episode in the History of the Cape Town Jewish Orphanage” Jewish Affairs. 49(2),1994:N°49(2)p.21-27
  • Cohen(Charlotte) Connections and Reflections: Remembrances of an Ochberg Orphans (Temple Rosh Hashana Annual 2006) Jewish Affairs Pesach edition 2007Kaplan(David.E) Daddy Ochberg.The Jerusalem Report.2019-03. p.612
  • Kaplan(David.R.)." The man from Africa" The Jerusalem Post. April 2008
  • Karp(Lynette) Remembering Isaac Ochberg, Esra magazine N°160
  • Kowalczyk, Michał. (2010). "Jewish Welfare Institutions in Interwar Poland". East European Jewish Affairs, 40(2), 145-160.
  • Szajkowski, Zosa. (1976). "The Polish Pogroms of 1918-1921 and the American Relief Effort". YIVO Annual of Jewish Social Science, 16, 253-269.
  • Zilberstein(Orr) Yaron(Tamar) Nadav(Kirson) Rubin(Shira) Zara(Galya) “ The Ochberg winners” The Jerusalem Report. 2019
  • Blair(Jon) “Ochberg’s orphans” Jon Blair film Company 2008
  • Dance(Lee Ann) “My dear children” New day films. 2018

Le contraire de l'amour n'est pas la haine, c'est l'indifférence.

Elie Wiesel


Noir Lumière

Noir Lumière chante Daddy Ochberg. Un hommage à ce héros de l'ombre inspiré de cet article de Michel Levine



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