À la cour d’Henri VIII, essuyer les fesses du roi n’était pas un déshonneur, mais un privilège. Le Groom of the Stool, ou « porte-coton », accédait au cercle le plus intime du souverain — et pouvait conduire à l’échafaud, comme le tragique destin d’Henry Norris le montre.
À la cour des rois d’Angleterre, le pouvoir ne se jouait pas seulement dans les conseils, les champs de bataille ou les chapelles. Il se nichait aussi dans des lieux beaucoup plus prosaïques : la chambre privée du souverain… et jusque dans ses latrines. Parmi les offices les plus déroutants de la monarchie anglaise figure en effet celui de Groom of the Stool, littéralement « valet du tabouret », que l’on pourrait traduire en français par « porte-coton ». Sa mission ? Assister le roi lorsqu’il déféquait et, très concrètement, lui essuyer les fesses.
À première vue, la fonction prête à sourire, voire au dégoût. Pourtant, loin d’être humiliante, elle comptait parmi les charges les plus prestigieuses de la cour des Tudor.
Une intimité royale hautement politique
Dans l’Angleterre des XVe et XVIe siècles, le stool n’est pas un simple meuble : il s’agit d’une chaise percée, souvent richement décorée, utilisée par le roi pour ses besoins naturels. Assister le souverain dans ce moment de vulnérabilité extrême suppose une proximité physique et psychologique sans équivalent. Le Groom of the Stool n’est pas seulement chargé de l’hygiène ; il veille aussi au confort du roi, à la discrétion absolue, et parfois même à la surveillance de son état de santé.
Car les excréments du monarque ne sont pas un détail anodin : ils peuvent révéler des troubles digestifs, des maladies, voire des signes de déclin physique. À une époque où la médecine est balbutiante et où la stabilité du royaume dépend largement de la personne du roi, ces observations valent de l’or. Le Groom devient ainsi un confident, parfois un conseiller officieux, toujours un homme de confiance.
Henri VIII et ses quatre « porte-cotons »
Henri VIII, roi flamboyant, autoritaire et obsédé par sa santé autant que par sa virilité, porta cette fonction à son apogée. Au cours de son règne, quatre hommes se succédèrent comme Groom of the Stool :
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Sir William Compton (vers 1518-1526), ami d’enfance du roi, dont la proximité avec Henri VIII fut telle qu’il accumula terres et honneurs.
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Sir Henry Norris (1526-1536), figure centrale de la cour, qui incarne à lui seul les dangers de cette proximité.
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Sir Thomas Heneage (1536-1546), fidèle serviteur dans une période de durcissement politique et religieux.
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Sir Anthony Denny (1546-1547), dernier titulaire sous Henri VIII, influent jusqu’aux derniers jours du roi.
Tous furent faits chevaliers, certains devinrent membres du Conseil privé. Un destin qui montre bien que l’accès au corps du roi ouvrait aussi les portes du pouvoir.
Henry Norris : de la faveur royale à l’échafaud
Le cas de Henry Norris est sans doute le plus emblématique — et le plus tragique. Issu de la petite noblesse, il devient Groom of the Stool en 1526, succédant à William Compton. Sa position lui assure une influence considérable : il contrôle l’accès à la chambre privée du roi, gère une partie de ses finances personnelles et bénéficie d’une confiance quasi absolue.
Mais cette proximité est une arme à double tranchant. En 1536, Henri VIII cherche à se débarrasser d’Anne Boleyn, sa seconde épouse, devenue politiquement encombrante et incapable de lui donner un héritier mâle. Une série d’accusations d’adultère et de complot est montée contre elle — accusations aujourd’hui largement considérées comme fabriquées ou, à tout le moins, extrêmement douteuses.
Henry Norris est accusé d’avoir eu une relation avec la reine. Les preuves sont faibles, voire inexistantes. Certains historiens estiment qu’une conversation ambiguë, rapportée et déformée, aurait suffi à le condamner. D’autres pensent qu’il paya surtout le prix de sa position stratégique et de son refus d’endosser certains mensonges. Quoi qu’il en soit, il est reconnu coupable de haute trahison et exécuté le 17 mai 1536, deux jours avant Anne Boleyn.
Ainsi, l’homme qui avait essuyé le roi se retrouve broyé par la mécanique impitoyable du pouvoir royal.
Le corps du roi, cœur de l’État
L’existence même du Groom of the Stool rappelle une vérité fondamentale des monarchies d’Ancien Régime : le corps du roi n’est jamais privé. Il est un symbole politique, un enjeu dynastique, un objet de surveillance permanente. Toucher ce corps — fût-ce pour un acte aussi trivial que l’essuyage après la défécation — revient à toucher le cœur de l’État.
Sous Henri VIII, dont la santé décline fortement à partir des années 1530 (obésité, ulcères, douleurs chroniques), cette dimension devient encore plus cruciale. Le Groom est à la fois serviteur, infirmier, gardien du secret et parfois messager politique. Ce rôle explique pourquoi des hommes ambitieux convoitaient cette charge, malgré son apparente indignité.
Une fonction disparue, une leçon durable
Le poste de Groom of the Stool évoluera au fil des siècles avant de disparaître, à mesure que les conceptions de l’intimité, de l’hygiène et du pouvoir se transforment. Il n’en reste pas moins un révélateur fascinant de la logique des cours royales : là où l’on s’attendrait à l’humiliation, on trouve l’influence ; là où règne la matière la plus basse, se jouent parfois les plus hautes décisions.
L’histoire de Henry Norris, anobli puis décapité, rappelle enfin que, sous les Tudor, être trop proche du roi — de son corps comme de ses secrets — pouvait être aussi dangereux que profitable. À la cour d’Henri VIII, même le plus intime des privilèges pouvait conduire à la mort.
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La justice des hommes est toujours une forme de pouvoir.
Chamfort
Henry VIII
(Corneille Metsys, 1544)
Henry Rich, porte-coton de Charles I, jusqu'en 1643
Henry Norris (huile sur panneau de bois, auteur inconnu)