Marguerite-Thérèse d’Autriche, l’infante sacrifiée de l’Europe des Habsbourg

Infante d’Espagne et figure emblématique du Siècle d’or, Marguerite-Thérèse d’Autriche est passée à la postérité sous les traits délicats peints par Velázquez. Derrière ces portraits se cache pourtant une destinée tragique, marquée par les mariages consanguins des Habsbourg, qui la conduisirent très jeune au trône impérial et à une succession de grossesses mortelles, jusqu’à sa disparition à 21 ans.

Portrait de l'Infante Marguerite-Thérèse d'Autriche en robe bleue
par Diego Velasquez ( CC BY-SA 3.0)

 

Elle a cinq ans, une robe bleue aux reflets d’argent, et regarde le spectateur avec un sérieux presque troublant. Marguerite-Thérèse d’Autriche est déjà une icône lorsque Diego Velázquez l’immortalise dans Les Ménines (1656), chef-d’œuvre absolu de la peinture espagnole. Fille du roi Philippe IV d’Espagne, l’infante incarne alors bien plus qu’une enfant de la cour : elle est une pièce maîtresse de la diplomatie européenne.

Née à Madrid en 1651, Marguerite est promise dès son plus jeune âge à son oncle maternel, Léopold de Habsbourg. Ce dernier accumule les titres — roi de Hongrie, de Bohême, archiduc d’Autriche — avant d’être élu empereur du Saint-Empire sous le nom de Léopold Iᵉʳ. Dans l’Europe du XVIIᵉ siècle, la dynastie des Habsbourg pratique une politique matrimoniale intrafamiliale destinée à préserver ses possessions. Marguerite en devient l’un des symboles les plus poignants.

Velázquez, peintre officiel de la cour, suit l’enfance de l’infante toile après toile. En 1659, il réalise L’Infante Marguerite en robe bleue, dernier tableau qu’il peindra avant sa mort. Marguerite n’a que huit ans, mais le portrait est envoyé à Vienne : Léopold souhaite se familiariser avec le visage de celle qu’il épousera en 1666, alors qu’elle n’a que quinze ans.

Devenue impératrice, Marguerite entre brutalement dans le rôle que la dynastie attend d’elle : donner un héritier mâle. En 1667, elle met au monde un garçon qui meurt avant l’âge de quatre mois. Deux ans plus tard naît une fille, Marie-Antoinette d’Autriche, seule enfant du couple à atteindre l’âge adulte malgré une santé fragile. Les grossesses se succèdent ensuite, toutes marquées par des fausses-couches ou des décès néonatals.

Les contemporains parlent de fatalité. Les historiens, eux, soulignent aujourd’hui le poids de la consanguinité extrême au sein des Habsbourg, qui fragilise les corps et condamne souvent les lignées. Marguerite, physiquement épuisée, meurt en 1673 à seulement 21 ans.

Restent les tableaux : une enfant figée dans la lumière des palais madrilènes, devenue impératrice trop tôt, mère endeuillée trop souvent, et figure emblématique des impasses biologiques et humaines de la raison d’État. Derrière la splendeur des Habsbourg, le destin brisé d’une jeune femme que l’histoire a longtemps regardée comme un simple portrait.

 

Charles II d'Espagne, frère de Marguerite-Thérèse peint vers 1685,par Claudio Coello

Ce roi, dernier des Habsbourg espagnols,  souffrait de la célèbre « mâchoire de Habsbourg » — une proéminence mandibulaire très marquée que les médecins et historiens lient directement aux mariages consanguins répétés dans la dynastie (oncle-nièce, cousins, etc.



A qui se fiera-t-on désormais puisque l'envie et les autres passions sont si fortes qu'elles font violer les lois que la nature a empreintes dans la consanguinité?

Jean-Pierre Camus


Découvrez les chefs-d'œuvre de Goya, Velázquez et El Greco dans la première galerie d'art de Madrid.


Les Ménines

Peint en 1656 par Diego Velázquez, Les Ménines est l’un des tableaux les plus célèbres de l’histoire de l’art. La scène représente l’infante Marguerite-Thérèse entourée de ses demoiselles d’honneur, de serviteurs et du peintre lui-même, dans une salle de l’Alcázar de Madrid. Par un jeu vertigineux de miroirs, de regards et de perspectives, Velázquez brouille la frontière entre le spectateur, le modèle et l’artiste, faisant de ce tableau à la fois un portrait de cour, une réflexion sur le pouvoir et une méditation sur l’acte de peindre.

"Les Ménines" par Diego Velázquez