Dans les années 1960 et 1970, des milliers de femmes et de jeunes filles inuit du Groenland ont été soumises à des pratiques contraceptives imposées, souvent à leur insu, par les autorités sanitaires danoises. Longtemps passées sous silence, ces politiques de contrôle des naissances, héritées d’une relation coloniale asymétrique, ont profondément marqué des vies et des corps. Aujourd’hui, enquêtes, témoignages et excuses officielles lèvent le voile sur l’un des scandales les plus graves de l’histoire contemporaine du Danemark et du Groenland.
Une politique d’État qui a marqué des milliers de vies
Dans les années 1960 à 1970 (et dans certains cas jusqu’au début des années 1990), des milliers de femmes et de jeunes filles inuit au Groenland ont subi des interventions contraceptives sans leur consentement de la part des autorités sanitaires danoises — alors que le Groenland était encore sous la responsabilité directe du gouvernement du Danemark pour ses services de santé.
Il s’agissait essentiellement de pose de dispositifs intra-utérins (DIU ou stérilets), ou de shots hormonaux, parfois jusqu’à plusieurs milliers de cas au total. Selon les enquêtes, plus de 4 000 à 4 500 femmes et filles ont été concernées — ce qui représente près de la moitié de toutes les femmes en âge de procréer à cette époque dans une population totale relativement réduite.
De nombreuses victimes n’étaient pas informées de la nature de l’intervention, n’avaient pas donné leur consentement, et dans certains cas étaient des mineures, parfois aussi jeunes que 12 ou 13 ans
Objectifs officiels et réalités vécues
Officiellement, ces campagnes étaient liées à une volonté de contrôler la croissance démographique dans un territoire isolé où les conditions de vie changeaient rapidement. L’amélioration des soins de santé et des conditions sanitaires entraînait une forte augmentation de la population, et certains responsables danois de l’époque voyaient dans ce phénomène un défi administratif et économique à gérer.
Cependant, les actes sont aujourd’hui perçus comme profondément colonialistes et discriminatoires : il s’agissait de décisions prises par des médecins et des autorités extérieures sans consultation ni respect des droits et de l’autonomie des femmes groenlandaises.
Nouveau quartier de Nuuk, capitale du Groenland
(David Stanley/Fickr-CC BY 2.)
Conséquences humaines et médicales
Les femmes qui en ont parlé plus tard ont décrit des conséquences durables :
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douleurs physiques et infections postopératoires ;
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traumatismes psychologiques ;
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dans de nombreux cas, stérilité involontaire ou complications ultérieures liées aux appareils contraceptifs.
Certaines ont raconté qu’après ces interventions, elles ne pouvaient plus concevoir d’enfant ou qu’elles n’avaient jamais compris ce qui avait été fait à leur corps
Luttes, reconnaissance et réparations
Ce scandale a uniquement émergé publiquement dans les années 2020, en partie grâce à des enquêtes journalistiques, des témoignages et des actions collectives.
En 2024 et 2025, plusieurs groupes de femmes ont poursuivi l’État danois en justice, demandant réparation pour violation de leurs droits humains et réclamant des indemnités significatives pour les préjudices subis.
Enfin, en août-septembre 2025, la Première ministre danoise Mette Frederiksen a présenté des excuses officielles aux victimes — un geste qualifié de « pardon » pour ces pratiques coercitives considérées aujourd’hui comme une forme de discrimination systémique.
Dans le cadre d’un accord, le gouvernement danois prévoit désormais un programme d’indemnisation pour les personnes affectées, avec des compensations financières proposées autour de 300 000 couronnes danoises par victime (environ 40 000 € à 46 000 $), ouvrant un droit de recours jusqu’en 2028.
Un héritage douloureux et les liens coloniaux
Ce scandale est de plus en plus compris comme un symptôme des relations coloniales entre le Danemark et le Groenland, où des décisions médicales et sociales ont été imposées sans égard pour les populations locales. Cela rejoint d’autres injustices historiques subies par les communautés inuit, notamment les placements forcés d’enfants vers le Danemark dans les années 1950, pour lesquels Copenhague avait également présenté des excuses.
Pour beaucoup au Groenland, ces événements renforcent les appels à une autodétermination plus complète et à une réévaluation des relations avec le Danemark
La décision de porter un enfant ou non est centrale dans la vie d’une femme, de son bien-être et de sa dignité. C’est une décision qu’elle doit prendre elle-même.
Ruth Bader Ginsburg
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