Les mérovingiens : quand la chevelure fait le roi

Ils n’avaient ni couronne sacrée ni onction divine. Pourtant, pendant près de trois siècles, les rois mérovingiens régnèrent sur le royaume des Francs avec une autorité reconnue. Leur principal signe distinctif ne se trouvait ni dans un trône ni dans un palais, mais sur leur tête : une longue chevelure, soigneusement conservée, jamais coupée. À l’origine de l’expression fameuse de « rois chevelus », ce détail capillaire n’est ni anecdotique ni folklorique. Il révèle une conception du pouvoir profondément différente de celle qui s’imposera plus tard avec les Carolingiens.


Le baptême de Clovis
tableau de François-Louis Dejuinne (source : G.Garitan, CC BY-SA 4.0 )

Une chevelure qui fait le roi

Dans le monde mérovingien, la chevelure est le signe visible de la royauté. Grégoire de Tours rapporte qu’il était interdit de couper les cheveux d’un roi franc, sous peine de le priver de toute légitimité. Inversement, tondre un prince revenait à le rendre inapte à régner. La royauté ne se transmettait pas par une cérémonie solennelle, mais par le sang — et par le corps.

La longue chevelure distingue le roi des autres hommes libres, qui portent les cheveux courts. Elle fonctionne comme un marqueur statutaire, immédiatement identifiable. Le pouvoir est ainsi inscrit dans le corps même du souverain, visible de tous, sans médiation institutionnelle.

Cette sacralité de la chevelure s’inscrit dans une tradition plus large des sociétés germaniques. Chez plusieurs peuples du Nord, les cheveux longs sont associés à la force vitale, à la liberté et à la puissance guerrière. Couper les cheveux d’un homme libre est une humiliation ; le tondre, une mise à l’écart.

On retrouve des logiques comparables :

  • chez les Lombards, dont le nom même renvoie à la barbe longue (langobardi) ;

  • chez certains peuples scandinaves, où la chevelure marque le statut et la virilité ;

  • dans le monde biblique, avec la figure de Samson, dont la force disparaît lorsque ses cheveux sont coupés

La chevelure apparaît ainsi comme un réservoir symbolique de puissance, presque magique, que le roi incarne au plus haut degré.

Dagobert Ier, roi d'Austrasie, de Neustrie et de Bourgogne.
imaginé par Émile Signol (Musée national du château et des Trianons de Versailles.)

Un pouvoir sacré… mais sans sacre

Avant l’époque carolingienne, il n’existe pas de rite d’onction royale comparable à celui qui sacralisera Pépin le Bref puis Charlemagne. Le roi mérovingien n’est pas sacré par l’Église ; il est sacré par sa lignée. La chevelure devient alors un substitut de sacre : un signe visible, hérité, incontestable.

Ce modèle explique en partie la violence des luttes dynastiques. Lorsque plusieurs héritiers peuvent prétendre au trône, tous portent la chevelure royale. La légitimité ne se fonde ni sur l’âge ni sur une investiture divine, mais sur l’appartenance au sang mérovingien.

Couper les cheveux, renverser le pouvoir

Dans ce système, la tonte devient une arme politique redoutable. Déposséder un roi de sa chevelure, c’est l’exclure symboliquement du pouvoir sans verser son sang. Plusieurs princes mérovingiens sont ainsi tondus puis enfermés dans des monastères, une solution jugée plus acceptable que le meurtre.

Le cas le plus célèbre est celui de Childéric III, dernier roi mérovingien, déposé en 751 : il est tondu avant d’être relégué dans un monastère. Ce geste marque la fin d’un monde. Désormais, la chevelure ne fait plus le roi.

 
Childéric III, le dernier des Mérovingiens par Évariste-Vital Luminais,
(Musée des Beaux-Arts de Carcassonne, Évariste-Vital Luminais, - CC BY-SA 4.0)

Du corps sacré au roi oint

Avec l’avènement des Carolingiens, une nouvelle conception du pouvoir s’impose. Pépin le Bref puis Charlemagne fondent leur légitimité non sur le sang, mais sur le sacre, c’est-à-dire l’onction religieuse conférée par l’Église. Le pouvoir ne réside plus dans le corps du roi, mais dans une grâce divine reconnue par une institution.

La longue chevelure perd alors sa valeur politique. Le roi carolingien peut porter les cheveux courts : sa légitimité est ailleurs. Cette rupture marque une transformation majeure de l’État médiéval, où le pouvoir devient plus abstrait, plus institutionnalisé.

La chevelure mérovingienne n’est donc ni une curiosité ni un archaïsme. Elle est le cœur visible d’un système politique fondé sur la personne du roi, sur son corps et sur son lignage. En suivant ce fil capillaire, on voit se dessiner le passage d’un pouvoir incarné à un pouvoir sacralisé par l’Église, d’une royauté charismatique à une royauté institutionnelle.

Quand les Carolingiens remplacent les rois chevelus par des rois oints, ce n’est pas seulement une dynastie qui disparaît : c’est une manière de penser le pouvoir qui s’éteint.


Les rois mérovingiens

Les rois mérovingiens

Les Mérovingiens ne forment pas une succession linéaire, mais une constellation de rois, souvent contemporains, reflétant une autre manière de concevoir le pouvoir et le partage du royaume entre héritiers. Leur nom provient de Mérovée, un chef "barbare" semi-légendaire dont on connait peu de choses et qui serait le père de Childéric 1er, le roi des francs saliens et le grand-père de Clovis, le premier roi des francs unifiés (Rex francorum).

De Mérovée à Childéric III :

  • Mérovée (vers 450)) – chef semi-légendaire
  • Childéric Ier (vers 457–481) – roi des Francs saliens
  • Clovis Ier (481–511) – fondateur du royaume franc unifié

Les fils de Clovis (partage de 511)

  • Thierry Ier (511–534) – Austrasie
  • Clodomir (511–524) – Orléans
  • Childebert Ier (511–558) – Paris
  • Clotaire Ier (511–561) – Soissons, puis royaume réunifié (558–561)

Génération suivante

  • Caribert Ier (561–567) – Paris
  • Gontran (561–592) – Bourgogne
  • Sigebert Ier (561–575) – Austrasie
  • Chilpéric Ier (561–584) – Neustrie

Temps des reines (Brunehaut et Frédégonde)

  • Childebert II (575–596) – Austrasie puis Bourgogne
  • Clotaire II (584–629) – Neustrie, puis royaume réunifié (613)

Apogée tardive

  • Dagobert Ier (629–639) – dernier grand roi mérovingien

Les “rois fainéants” (terme carolingien)

  • Sigebert III (634–656)
  • Clovis II (639–657)
  • Childéric II (662–675)
  • Thierry III (675–691)
  • Clovis IV (691–695)
  • Childebert III (695–711)
  • Dagobert III (711–715)
  • Chilpéric II (715–721)
  • Thierry IV (721–737)

Fin de la dynastie

  • Childéric III (743–751) – dernier roi mérovingien. Déposé et tondu en 751 par Pépin le Bref

Chez les Francs, le royaume ne se transmettait pas comme un héritage privé, mais se partageait entre les fils. 

Grégoire de Tours

Histoire des Francs, livre IV


L'empire mérovingien de Bruno Dumézil
La première synthèse sur le premier empire franc : les Mérovingiens. Un livre exceptionnel.

 

Les mérovingiens
Un autre livre de référence de Jean Heuclin, professeur d'histoire médiévale,

 

Les Mérovingiens

Au-delà du cliché de chefs barbares arrivés au pouvoir par les armes, l’auteur nous permet d’appréhender ce passé mérovingien au travers de rappels anthropologiques, linguistiques ou encore religieux.