Histoire et mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes : comprendre, transmettre, prévenir

Comment les mémoires juives et tsiganes ont-elles évolué depuis 1945.  À travers l’étude des faits, mais aussi des mémoires souvent heurtées, il s’agit de comprendre comment un crime de masse a été possible, comment il a été jugé, puis comment les sociétés contemporaines tentent de le transmettre et de le commémorer.


Entre 1941 et 1945, les nazis mettent en œuvre l’extermination systématique de deux groupes désignés comme « racialement indésirables » : les Juifs et les Tsiganes ( nomades arrivées d’Inde à partir du Moyen Âge qui comprends plusieurs groupes dont les  Roms, les Sintis et les Manouches,) 

Ce génocide se déroule sous plusieurs formes :

  • la Shoah par balles, dès l’été 1941, avec les massacres commis par les Einsatzgruppen ;

  • l’extermination dans les camps de mise à mort à partir de 1942 (Treblinka, Sobibor, Auschwitz-Birkenau) ;

  • la mort par faim, travail forcé, maladies, dans les ghettos et camps de concentration.

Au total :

  • 6 millions de Juifs assassinés ;

  • entre 200 000 et 500 000 Tsiganes, victimes d’un génocide longtemps oublié, appelé Porajmos.

Depuis 1945, les mémoires de ces génocides ont connu une évolution profonde, passant de l’oubli et du silence à une centralité mondiale, avec un traitement très différent pour les Juifs et les Tsiganes.

Entrée du camp d'Auswitz (David Lally, CC0)

1945–1961 : un temps de silence, de confusion et d’oubli

Une Europe incapable d’entendre les survivants

Au lendemain de la guerre, les rescapés reviennent dans des sociétés qui ne veulent ni écouter ni se confronter à la réalité des crimes.

Pour les Juifs, la mémoire reste confondue avec celle des souffrances générales de la guerre : morts au combat, bombardements, destructions… 
En France, Résistance et déportation politique dominent le récit national.

Les survivants eux-mêmes ont du mal à parler :

  • traumatisme extrême ;

  • culpabilité du survivant ;

  • antisémitisme encore présent (ex. : violences en Pologne en 1945–46).

Le livre de Primo Levi, Si c’est un homme, publié en 1947, un récit marquant du XXè siècle, n'a pratiquement pas d'écho : il se vend à peine 1400 exemplaires de ce livre majeur. La société n’est pas encore prête à entendre ce récit

Pour les Tsiganes, qui étaient perçus comme « asociaux » par les nazis, le silence est encore plus profond :

  • aucun gouvernement européen ne s’intéresse à leur sort ;

  • ils restent des citoyens marginalisés, souvent sans archives, sans associations influentes.

Il faudra attendre 1982 pour qu’une première plaque commémorative soit apposée à Dachau.

Des traces matérielles effacées

Les nazis tentent activement d’effacer les preuves :

  • destruction des crématoires d’Auschwitz en 1944 ;

  • destruction des camps à l’Est (Treblinka, Sobibor) ;

  • ruines totales des ghettos (Varsovie rasé à 100%).

Les lieux du génocide deviennent difficiles à identifier : d’où une difficulté majeure à construire des mémoriaux.

Une volonté politique d’oublier les complicités

Dans plusieurs pays, les États préfèrent oublier les collaborations.

En France, on oublie que le régime de Vichy a organisé les recensements, arrestations et internements (Drancy, Pithiviers), que la police française de l'époque a arrêté 80 % des Juifs déportés depuis la France.

De Gaulle impose après-guerre l’idée que Vichy n’était pas la France, ce qui rend difficile la reconnaissance des responsabilités françaises.

En Pologne, le pays se voit surtout comme victime du nazisme et l'antisémitisme persiste. Le musée créé à Auschwitz en 1947 gomme la spécificité juive.

Premiers mémoriaux, premiers travaux… mais faible impact

Quelques initiatives émergent :

  • 1956 : Mémorial du Martyr juif inconnu à Paris ;

  • 1957 : Yad Vashem en Israël ;

  • 1961 : Raul Hilberg publie La Destruction des Juifs d’Europe.

Mais ces travaux restent isolés : la mémoire juive et plus encore la mémoire tsigane restent marginales dans les années 50.

II. 1961–années 1990 : la mondialisation de la mémoire juive

Le tournant du procès Eichmann (1961)

Adolf Eichmann, organisateur de la « Solution finale », est jugé à Jérusalem :

  • procès filmé et retransmis dans le monde entier ;
  • parole donnée aux survivants ;
  • reconnaissance globale de l’ampleur du génocide.

Pour la première fois, Auschwitz devient un nom connu de tous.

C’est l’entrée de la Shoah dans l’espace public mondial.

Multiplication des témoignages et œuvres culturelles

  • Réédition massive de Primo Levi ;

  • 1978 : série TV américaine Holocaust (succès mondial) ;

  • 1985 : film Shoah de Claude Lanzmann ;

  • 1992 : Maus d’Art Spiegelman ;

  • chansons, documentaires, musées…

La mémoire juive devient partagée, universelle, centrale.

Fin des mythes nationaux

À partir des années 1970–80, plusieurs États doivent faire face à leurs responsabilités.

En France : fin du résistancialisme.
Robert Paxton (1972) démontre l’implication active de Vichy.
Dans les années 1990, Jacques Chirac reconnaît la responsabilité de l’État français dans la rafle du Vel’ d’Hiv.

En Pologne : fin du silence.
Après 1989, le rôle de la population polonaise dans l’antisémitisme est discuté.
Le musée d’Auschwitz met davantage en avant le destin des Juifs.

Pendant ce temps : une mémoire tsigane encore marginalisée

Malgré quelques hommages, la reconnaissance reste lente :

  • archives manquantes ;
  • survivants dispersés ;
  • préjugés persistants contre les Roms et Sintis.

La reconnaissance du génocide tsigane par l’Allemagne n’intervient qu’en 1982, soit presque 40 ans après la guerre.

Depuis les années 1990 : la centralité des victimes et la reconnaissance progressive

Une mémoire juive devenue mondiale

La Shoah est aujourd’hui :

  • un pilier de l’enseignement en Europe et en Amérique ;
  • un référent moral universel ;
  • l’un des génocides les plus documentés de l’histoire.

Les lieux de mémoire jouent un rôle central :

  • Auschwitz (site UNESCO) ;
  • musées du Judaïsme ;
  • Mémorial de la Shoah ;
  • voyages scolaires.

Une lente reconnaissance du génocide tsigane

Depuis les années 1990–2000 :

  • travaux d’historiens ;
  • témoignages enregistrés ;
  • mémoriaux dédiés aux Roms et Sintis (Berlin 2012) ;
  • inscription du Porajmos dans certains programmes scolaires.

Mais la mémoire reste fragile :

  • peu de documents ;
  • peu de survivants ;
  • discriminations encore fortes en Europe.

Le rôle essentiel des lieux de mémoire

Pourquoi sont-ils indispensables ?

  • Ils rendent l’histoire visible et incontestable ;
  • Ils luttent contre le négationnisme ;
  • Ils permettent aux jeunes générations de comprendre la réalité des crimes ;
  • Ils offrent des espaces de recueillement et d’éducation.

Comme le dit l’historien Pierre Nora, la mémoire s’enracine dans le concret.

Synthèse

L’évolution des mémoires du génocide des Juifs et du génocide tsigane depuis 1945 suit deux trajectoires très différentes.

  • La mémoire juive, d’abord occultée, devient progressivement une mémoire mondiale, structurante et centrale, notamment après le procès Eichmann, grâce aux témoignages, aux œuvres culturelles et à l’ouverture des archives.

  • La mémoire tsigane reste longtemps ignorée, en raison de la marginalisation historique de ces populations et du manque d’archives ; elle n’émerge véritablement qu’à la fin du XXe siècle.

Aujourd’hui, la centralité des mémoires des victimes a profondément transformé notre rapport à la Seconde Guerre mondiale : elles rappellent l’importance du devoir d’histoire, du devoir de mémoire, et de la vigilance face aux discriminations contemporaines.

Juger pour écrire l’histoire :
des procès de Nuremberg à nos jours

Le procès Nuremberg (1945-46) : la justice fondatrice

  • Pour la première fois des dirigeants sont jugés pour crimes contre l’humanité.
  • Le procès établit clairement les responsabilités du génocide.
  • Il produit une masse d’archives, filmées et écrites, essentielles pour l’histoire.

Les procès tardifs (années 1960-2000)

  • Procès d’Eichmann (Jérusalem, 1961).
  • Procès de Klaus Barbie (Lyon, 1987).
  • Procès Papon et Touvier en France (années 1990-2000).
Ces procès jouent un rôle mémoriel crucial :
  • Ils replacent les victimes au centre.
  • Ils brisent le silence des témoins.
  • Ils montrent l’implication de collaborateurs locaux, pas seulement des nazis.


Résumé audio

Podcast Ondes lycéennes (6 minutes)

Transcription
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Ouvrage de référence sur les mécanismes qui mènent aux crimes de masse. Jacques Semelin

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