L’histoire méconnue du caron (ˇ), ce petit accent venu de Bohême

 Derrière ce petit accent étrange se cache une grande histoire – celle d’un peuple qui voulait écrire sa langue avec précision, et d’un signe qui a voyagé des manuscrits de Jan Hus jusqu’aux claviers d’ordinateur du monde entier.


Quand on feuillette un dictionnaire tchèque ou slovaque, on remarque rapidement un drôle de signe posé au-dessus de certaines lettres : ˇ. Ni accent aigu, ni circonflexe, il semble être un chevron minuscule qui intrigue les francophones. Son nom officiel en typographie moderne est caron, mais en Europe centrale, on l’appelle depuis des siècles le háček, c’est-à-dire « petit crochet ».

Codex de Jensky
(Skot, CC BY-SA 4.0)

Une invention médiévale pour simplifier l’écriture

L’histoire du caron remonte au début du XVᵉ siècle. À cette époque, les lettrés tchèques écrivaient en latin, une langue qui ne possédait pas les sons particuliers du tchèque. Fallait-il inventer de nouvelles lettres, ou modifier l’alphabet existant ?

C’est le réformateur religieux Jan Hus (1370–1415) qui propose une solution élégante dans son traité De orthographia Bohemica : ajouter un petit signe au-dessus de certaines consonnes pour signaler qu’elles doivent être prononcées différemment. Ainsi, le c devenait č [tch], le s devenait š [ch comme dans « chat »]. Un simple ajout graphique permettait d’éviter la multiplication de digrammes compliqués.

Jan Hus
(né vers 1370 dans un village de Bohème et mort supplicié sur le bûcher en 1415 à Constance)

Du manuscrit à l’imprimerie

L’usage du háček s’impose peu à peu dans les textes tchèques, puis gagne le slovaque, le slovène et le croate. Avec l’essor de l’imprimerie, les typographes doivent trouver des solutions visuelles : parfois le signe ressemble à un petit accent circonflexe inversé, parfois à une virgule retournée.

Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, son emploi est déjà bien fixé et participe à l’identité écrite des langues slaves d’Europe centrale.

Un signe exporté et renommé

Au XIXᵉ siècle, les langues baltes comme le letton ou le lituanien l’adoptent également pour noter certaines consonnes. Plus tard, avec la normalisation des alphabets slaves et la montée des mouvements nationaux, le háček devient un symbole culturel à part entière.

C’est seulement au XXᵉ siècle, dans le monde anglophone, qu’on commence à parler de caron. Le terme serait issu d’une déformation du mot caret (le petit ^ utilisé en correction pour signaler une insertion), les typographes y voyant un chevron proche mais inversé. L’informatique et les normes Unicode ont ensuite consacré ce mot, aujourd’hui incontournable dans le vocabulaire technique.

Un accent discret mais essentiel

Si l’on compare avec nos accents français, le caron est un discret cousin, mais il joue un rôle crucial : il transforme entièrement la prononciation d’une lettre. Impossible de confondre un s et un š en tchèque !

Pour les Tchèques et les Slovaques, le háček est donc bien plus qu’un signe typographique : c’est un héritage culturel, né au temps des manuscrits médiévaux, transmis par l’imprimerie et reconnu à l’ère numérique.


La chronologie du développement du caron

  • XIVᵉ–XVᵉ siècles
    Les premiers textes en tchèque médiéval commencent à chercher des moyens pour noter des sons spécifiques non présents en latin. On utilise parfois des marques au-dessus des lettres.

  • XVᵉ siècle (vers 1406–1412)

    Jan Hus, réformateur et linguiste tchèque, propose dans son traité De orthographia Bohemica d’utiliser un petit signe au-dessus des consonnes pour indiquer leur « adoucissement » (palatalisation). C’est l’ancêtre direct du háček (caron).

  • XVIᵉ siècle

    Diffusion du háček dans l’écriture tchèque, puis adoption progressive dans d’autres langues slaves voisines (slovaque, slovène, croate, etc.).

  • XVIIᵉ–XVIIIᵉ siècles

    Le signe est bien établi dans l’imprimerie en Bohême et en Europe centrale. Les typographes adaptent sa forme selon les polices (accent inversé, crochet, petit chevron).

  • XIXᵉ siècle
     Le caron/háček devient central dans l’orthographe codifiée du tchèque, du slovaque, du slovène et d’autres langues standardisées.

  • XXᵉ siècle (années 1960–70)

    En Occident, notamment en typographie anglophone, on adopte le terme caron pour désigner ce signe (probablement issu de « caret » + « -on »).

    L’informatique et l’Unicode diffusent ce nom dans les standards internationaux.

  • Aujourd’hui

     Le signe ˇ est universellement reconnu sous le nom de caron dans le monde de la typographie et de l’informatique, mais reste appelé háček (« petit crochet ») par les locuteurs tchèques et slovaques.

 

Que l’on ne multiplie pas les lettres superflues, mais qu’un seul signe, placé au-dessus, suffise à indiquer leur adoucissement. »

Jan Hus



Figure majeure de l’histoire tchèque, Jean Hus incarne la quête d’une foi fidèle à l’Évangile, libérée des abus du pouvoir religieux. Brûlé vif en 1415, Hus a durablement marqué la conscience religieuse et politique de son peuple. Son héritage, réinterprété au fil des siècles, en a fait un héros national tchèque.

 

L' histoire des Tchèques et des Slovaques est souvent méconnu, Pourtant les Républiques tchèque et slovaque, membres de l'Union européenne depuis le 1er mai 2004, restent dans la mémoire historique liées à quelques événements importants et souvent tragiques : la guerre de Trente Ans au XVIIe siècle, Austerlitz en 1805, Sadowa en 1866, les accords de Munich de septembre 1938, le coup de Prague de février 1948, l'invasion soviétique d'août 1968.
Il est temps de redécouvrir la riche histoire de cette région...

 

Comment raconter l’histoire des langues, depuis les temps sans écriture jusqu’à l’ère de l’imprimé et de la mondialisation ? Cet ouvrage propose une vaste traversée du temps et de l’espace pour comprendre les langues comme des faits sociaux vivants, en perpétuelle transformation. Sans se limiter aux langues classiques, le livre invite à découvrir la diversité linguistique mondiale, du grec et du latin au swahili, au quechua ou aux pidgins mélanésiens.