Histoire et mémoires des conflits : quand le passé continue de diviser

De la Première Guerre mondiale à la guerre d’Algérie, la manière de raconter les conflits révèle autant les faits… que les enjeux politiques qui façonnent leur mémoire.


Plus d’un siècle après l’attentat de Sarajevo et plus de soixante ans après la fin de la guerre d’Algérie, ces deux conflits continuent de susciter débats, tensions et réécritures. Responsabilités contestées pour 1914, silences d’État après 1962 : l’histoire n’échappe jamais aux usages politiques. S’appuyant sur les avancées de la recherche et sur l’ouverture progressive des archives, les historiens travaillent à reconstruire une version plus apaisée des faits, malgré la persistance de mémoires blessées.

Le déclenchement de 1914 : un débat qui ne s’éteint pas

Au tournant du XXᵉ siècle, l’Europe vit encore l’illusion d’une « belle époque », mais l’orage gronde. Rivalités coloniales, montée des nationalismes, course aux armements et alliances rigides forment un décor explosif. L’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, met le feu aux poudres : en quelques semaines, les puissances glissent vers un conflit mondial.

En 1919, le traité de Versailles tranche brutalement la question des responsabilités : l’Allemagne est déclarée seule coupable. La presse française relaie cette lecture accusatrice, tandis que la presse allemande dénonce un diktat humiliant. Mais cette interprétation n’a jamais fait consensus.

Dès les années 1920, certains historiens réévaluent les causes du conflit en soulignant le rôle des alliances, des crises balkaniques ou des erreurs diplomatiques.

Dans les années 1960, Fritz Fischer relance le débat en réaffirmant la responsabilité allemande, dans un contexte de guerre froide où les lectures idéologiques restent fortes. Plus récemment, l’Australien Christopher Clark bouleverse une nouvelle fois le paysage en accusant davantage la France, la Russie et la Serbie.

Un siècle plus tard, aucun accord ne fait l’unanimité : l’histoire continue d’être un terrain politique.

1962 : deux indépendances, deux mémoires

Lorsque la guerre d’Algérie prend fin en 1962, l’enjeu n’est plus seulement militaire : il devient mémoriel. Les deux pays entament alors une longue période de reconstruction identitaire… et de sélectivité.

En France : un silence d’État

La France opte d’abord pour le déni. Les lois d’amnistie votées en 1962 puis en 1968 blanchissent les militaires et les civils impliqués. Le terme même de « guerre » n’est pas reconnu : on parle d’« opérations de maintien de l’ordre ».

Ce silence a des conséquences durables. Les appelés du contingent ne sont pas considérés comme anciens combattants. Le drame du 17 octobre 1961 – une répression sanglante qui fit près de 200 morts parmi des manifestants algériens à Paris – est étouffé. Les harkis abandonnés sont parqués dans des camps ; les pieds-noirs rapatriés font face à l’indifférence.

En Algérie : l’héroïsation au service du pouvoir

À l’inverse, le nouvel État algérien construit une mémoire fondée sur le mythe d’une résistance unanime : « un seul héros, le peuple ». Les manuels et les monuments, tel le Maqam El Chahid inauguré en 1982, mettent en scène une lutte héroïque et unifiée.

Mais cette version officielle oublie beaucoup : les rivalités internes au mouvement nationaliste, les divisions régionales, les courants marxistes ou kabyles, ou encore les violences entre Algériens. Après le coup d’État de 1965, la mémoire devient un instrument politique : on célèbre les morts, jamais les vivants susceptibles de contester le pouvoir.

Des mémoires blessées en quête de reconnaissance

À partir des années 1990, la France commence à rouvrir le dossier algérien. L’ouverture des archives en 1992 permet aux historiens – Raphaëlle Branche sur la torture, Benjamin Stora sur les mémoires – de documenter plus finement les violences et les responsabilités. En 1999, la guerre d’Algérie est enfin reconnue comme telle.

Mais les mémoires restent plurielles, parfois antagonistes. Les pieds-noirs oscillent entre nostalgie et ressentiment. Les harkis, longtemps invisibilisés, obtiennent progressivement reconnaissance et excuses officielles. Les Algériens de France, de leur côté, réclament justice pour les violences d’État, comme celles du 17 octobre 1961.

Cette coexistence de souffrances crée une véritable « concurrence des mémoires » : chacun veut faire entendre sa douleur, ses morts, sa vérité.

Le rôle central des historiens

Face à la fragmentation mémorielle, les historiens tentent de retisser un récit commun. Leur travail s’appuie sur les archives, enfin accessibles, et sur les méthodes critiques qui permettent de distinguer mémoire et histoire. Leur objectif n’est pas de réconcilier à tout prix, mais d’expliquer, de contextualiser et de mettre à distance les passions contemporaines.

Si leurs conclusions provoquent parfois de vifs débats – comme celles de Paxton sur Vichy ou de Clark sur 1914 –, elles contribuent à éclairer des zones d’ombre longtemps laissées de côté.

un passé toujours vivant

Qu’il s’agisse de 1914 ou de la guerre d’Algérie, ces conflits montrent à quel point l’histoire se construit dans l’interaction entre faits, récits et enjeux politiques. Les mémoires, elles, restent sélectives, concurrentes, parfois douloureuses. Elles témoignent de la difficulté à refermer les plaies d’un passé conflictuel.

L’apaisement n’est pas encore total, mais les gestes officiels, les travaux scientifiques et l’intérêt croissant des jeunes générations offrent une perspective nouvelle. Peut-être verrons-nous émerger, dans les décennies à venir, une histoire réellement partagée entre les deux rives de la Méditerranée — plus fidèle aux faits, mais surtout plus respectueuse des mémoires multiples qui composent la société.

Le passé n’éclaire l’avenir que s’il est interrogé.

Marc Bloch


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Pourquoi certains soldats de la Grande Guerre ont-ils été jugés et exécutés par les autorités militaires ? Grâce à des sources inédites, ce livre fait la lumière sur l'un des épisodes les plus sombres du premier conflit mondial. Mais, par-delà les faits eux-mêmes, quels ont été le travail de réhabilitation et la lutte contre la justice militaire entre les deux guerres ? Comment la littérature, puis, plus récemment, le cinéma ont-ils repris cet épisode ? Comment, à partir des années 1960 et 1970, la représentation de ces fusillés s'est-elle transformée pour aboutir à la récente campagne britannique pour le pardon et au rappel de leur mémoire en France ? 
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2. Qui a popularisé la réflexion sur la mémoire en histoire avec l'ouvrage Les Lieux de mémoire ?
3. Selon Henry Rousso, quelle expression décrit la période initiale après un conflit où la société refoule le traumatisme ?
4. Qu'entend-on par « politique mémorielle » ?
5. La loi Gayssot (1990) vise principalement à :
6. Quelle expression désigne les souvenirs des témoins directs d'un événement ?
7. Une critique fréquente des lois mémorielles est qu'elles :
8. Parmi les trois phases de la mémoire identifiées par Henry Rousso, lesquelles sont exactes ?
9. Le conflit mémoriel autour de la reconnaissance du génocide arménien illustre :
10. Pour l'historien, la mémoire est généralement considérée comme :