Depuis 1974, la France n’a pas voté un seul budget à l’équilibre. Cinquante ans de déficits ininterrompus ont porté la dette publique à plus de 3000 milliards d’euros, davantage que le PIB annuel ! Loin d’être un accident, cette trajectoire est devenue structurelle. Alors pourquoi la dette française flambe-t-elle depuis si longtemps ... et comment en sortir sans casser le pays

Le puits sans fond de la dette
(Blondinrikard Fröberg from Göteborg, Sweden, CC BY 2.0 )
Pour en finir avec la fuite en avant budgétaire
La dépense publique atteint aujourd’hui 57 % du PIB, un record européen. Elle traduit un choix collectif : financer un État-providence étendu, où santé, retraites, éducation et transferts sociaux occupent une place centrale. Mais au lieu de les assumer par l’impôt, on les a financés par l’emprunt.
Les gouvernements successifs, quelle que soit leur couleur politique, ont tous contribué à ce déséquilibre. Les uns par des baisses de prélèvements sans compensation ; les autres par des créations de dépenses pérennes sans évaluation de leur efficacité. À cela s’ajoutent les crises — financière en 2008, sanitaire en 2020, énergétique en 2022 — que l’on a absorbées par des emprunts massifs. Tant que les taux d’intérêt étaient proches de zéro, cette stratégie paraissait tenable. Elle ne l’est plus.
Car désormais, la charge de la dette s’élève déjà à près de 60 milliards d’euros par an. Chaque hausse de taux se traduit par plusieurs milliards supplémentaires prélevés sur les budgets de demain.
Trois voies possibles
Face à cette situation, trois trajectoires se dessinent.
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La voie prudente : ramener le déficit de 5,8 % à environ 4 % du PIB en quatre ans. Politiquement confortable, mais économiquement fragile. La dette continuerait de croître et nous resterions dépendants de la confiance des marchés.
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La voie médiane : viser les 3 % du PIB d’ici 2029, conformément aux engagements européens. Cela suppose de réduire le déficit d’environ 80 milliards. La dette serait stabilisée, mais non réduite.
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La voie ambitieuse : descendre sous les 2,5 % du PIB. Cet effort supplémentaire — 15 à 20 milliards de plus par an — amorcerait un reflux de la dette et restaurerait notre crédibilité financière.
Des pistes crédibles et équitables
Comment atteindre un tel objectif sans austérité aveugle ? Non pas en taillant indistinctement dans toutes les dépenses, mais en réorientant intelligemment :
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Rationaliser le fonctionnement de l’État et des collectivités, en supprimant doublons et agences redondantes : environ 40 milliards d’euros à terme.
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Revoir les niches fiscales en éteignant celles qui sont inefficaces ou peu redistributives : 15 milliards.
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Renforcer la lutte contre la fraude fiscale et sociale grâce aux outils numériques et à la coopération européenne : 10 milliards.
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Réformer la santé en investissant dans la prévention et les soins de ville pour réduire les hospitalisations évitables : 8 milliards.
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Adapter le système de retraites, non pas par des coups de massue, mais en favorisant l’emploi des seniors et en rendant les règles plus prévisibles : 9 milliards.
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Mettre en place une fiscalité carbone redistribuée, dont le produit net (7 à 12 milliards) financerait la transition tout en compensant les ménages modestes.
Ces mesures combinent économies structurelles et recettes nouvelles. Elles permettent de protéger l’investissement d’avenir, notamment la transition écologique et la recherche, tout en assainissant les finances courantes.
Un contrat de transparence avec les citoyens
La condition de réussite n’est pas seulement technique : elle est politique et sociale. Les réformes budgétaires échouent lorsqu’elles sont perçues comme injustes ou obscures. Trois principes doivent guider l’action :
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La clarté : chaque économie et chaque recette doivent être expliquées et publiées, mission par mission.
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L’équité : les mesures doivent préserver les plus modestes, via des compensations visibles et immédiates.
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La vision de long terme : il faut sanctuariser l’investissement dans l’avenir, pour éviter le piège d’une austérité myope.
Un choix de société
La France n’est pas au bord de la faillite, mais elle est à un tournant. Soit elle continue de différer les ajustements et accepte que sa dette s’alourdisse, soit elle choisit la voie de la responsabilité. Le vrai dilemme n’est pas économique mais politique : préférer la facilité du court terme ou le courage de rétablir une trajectoire soutenable.
Il ne s’agit pas de réduire la dépense par principe, mais de réaffirmer une vérité simple : chaque euro emprunté aujourd’hui devra être payé demain. C’est au nom de cette évidence que nous devons construire un chemin budgétaire intelligent, juste et équitable, capable de protéger à la fois le présent et l’avenir.
Jean Rivière, économiste
Prévision du déficit pour 2025 : 7% du PIB
Encours de dette publique au sens de Maastricht (en milliards d'euros courants et en % du PIB) avec indication de la couleur politique du gouvernement au pouvoir (Amrcmln, CC BY-SA 4.0)

Un État qui s’endette trop finit par perdre sa liberté.
Jean-Baptiste Colbert,
ministre des Finances de Louis XIV